Communiqué du 28 aout 2005

Mais où est donc l’État belge ?


Début aout, le monde financier a été secoué par l’annonce de l’offre publique d’achat (O.P.A.) du groupe français SUEZ sur ELECTRABEL, plus exactement sur les 49,9% d’actions qu’il ne détenait pas encore. Les conditions offertes par SUEZ sont à ce point alléchantes qu’il est pratiquement acquis que l’O.P.A réussira.

Cela signifie que le groupe SUEZ détiendra à plus ou moins court terme la totalité des actions ELECTRABEL et qu’à terme, il est fort possible que la société ELECTRABEL disparaisse elle-même dans le giron de SUEZ.

A la notable exception d’ECOLO, cette O.P.A n’a guère suscité de réaction dans le monde politique belge et encore moins au Gouvernement belge, compétent en matière d’énergie. Pourtant, l’enjeu de l’opération dépasse les simples intérêts privés.

En effet, la société ELECTRABEL a pour activité essentielle la production d’électricité et la livraison de celle-ci au réseau de distribution (1). Il s’agit donc d’une activité stratégique pour laquelle l’État doit être particulièrement vigilant. Il s’agit également d’une activité de service public que l’État doit être à même de contrôler et de réguler et qui a trait directement, non seulement à l’approvisionnement régulier des particuliers et des services publics (écoles, hôpitaux, etc.), mais aussi au fonctionnement de l’industrie, grande consommatrice d’électricité.

La cession de la production d’électricité à un groupe transnational risque de poser une série de problèmes.

1. Au niveau de l’indépendance énergétique

Il est bien évident qu’un groupe privé industriel, fût-il français, a pour objectif principal le rendement de ses investissements et la rétribution des actionnaires et n’est pas nécessairement attentif aux critères d’indépendance énergétique d’un pays. Le groupe français pourrait donc imposer des décisions, comme la réduction de capacités, qui remettrait en cause cette indépendance énergétique et contraindrait le pays à dépendre de productions extérieures. On pourrait se moquer de cet argument en soutenant qu’il est obsolète ou peu européen ; cela paraitrait toutefois caricatural car, à notre connaissance, aucun pays européen, important ou moyen, n’a cédé la quasi-totalité de sa production d’électricité à un groupe étranger. La soi-disant avant-garde de la Belgique et de son gouvernement en la matière parait plutôt de la myopie, car ils oublient que l’indépendance énergétique et ses corolaires, comme la balance des paiements ou la balance commerciale, gardent malgré tout un enjeu « national » et qu’il parait imprudent de les oublier... surtout si les autres partenaires ne jouent pas de la même manière.

2. Au niveau des décisions stratégiques

Les décisions d’investissement seront désormais prises par le groupe français, selon sa propre politique d’opportunité et de rentabilité. Le groupe pourra, selon les cas, augmenter la production ou l’investissement ou les réduire au gré de ses décisions stratégiques, étrangères aux exigences de la société belge et des services publics.

Par exemple, l’augmentation de la production pour satisfaire l’exportation aura immanquablement des conséquences sur l’environnement, voire sur le vieillissement accéléré des centrales, et pourrait forcer soit de nouvelles décisions d’investissement, soit la réduction de capacités. De même, la réduction de la production et le déficit d’électricité qui en découlerait peuvent avoir des conséquences sur l’emploi et les équilibres macroéconomiques.

Tout cela pour souligner que la Belgique sera à la merci des décisions importantes d’un groupe financier étranger, sans pouvoir d’influence réelle. Cela est d’autant plus vrai que le groupe SUEZ entrera en concurrence avec l’E.D.F. sur le marché français et le marché européen et risque de mener une guerre... à mille lieues des préoccupations belges.

3. Au niveau des décisions politiques

Dans ce contexte, l’indépendance de décision du gouvernement belge parait de plus en plus hypothétique. On voit mal en effet le Gouvernement s’opposer efficacement aux décisions d’investisse

Ainsi, les décisions sur l’abandon du nucléaire ne seront guère effectives si le groupe SUEZ décide d’y investir ; de même les décisions portant sur le respect du protocole de KYOTO ne seront guère effectives si le groupe SUEZ n’y collabore pas réellement.

4. Au niveau de la qualité du courant

L’électricité produite en Belgique a toujours été d’une qualité excellente grâce à un système de contrôle mis en place qui associe le personnel, le consommateur et les autorités de régulation. La cession de la production à un groupe étranger rendra ce contrôle assez théorique et pourrait permettre, par exemple, d’utiliser les réserves d’électricité (comme celle produite à la centrale de Coo) au détriment du maintien de la stabilité du réseau.

Conclusion

L’O.P.A. du groupe SUEZ sur Electrabel aura donc des conséquences importantes non seulement sur la politique économique du pays, mais aussi sur son approvisionnement. Comme nous l’avons souligné plus haut, la production d’électricité n’est pas une activité banale, mais implique de multiples enjeux économiques, de société et de service public. C’est évidemment le rôle de l’État qui représente la collectivité de s’en soucier en priorité (2).

En Belgique, le Gouvernement n’a pas estimé utile de réagir. Pourtant, en septembre 2004, il n’a pas hésité à monter au créneau pour un dossier économique mineur, le dossier D.H.L. qui, lui, ne posait guère de problème stratégique ou de service public.

Le Gouvernement VERHOFSTADT confond vraiment les priorités. Mais y a-t-il encore un gouvernement en Belgique digne de ce nom, capable de gérer les dossiers importants et de défendre l’intérêt collectif à long terme ?

Le Bureau du GERFA




(1) La société ELECTRABEL a dû se défaire de son service de distribution pour se conformer aux règles européennes ; une nouvelle société a donc dû être créée et est entrée en bourse sous le nom d’ELIA. Notons qu’ELECTRABEL dispose encore de 27,4% du capital d’ELIA et que cette participation tombera dans l’escarcelle de SUEZ qui en détiendra ainsi une participation significative, ce qui ne manquera de poser de nouvelles questions.

(2) Il ne faut pas compter sur le conseil d’administration d’Electrabel pour se soucier de ces priorités ; en effet, lors de sa réunion du 24 aout, il s’est essentiellement préoccupé des travailleurs et surtout des actionnaires... qui ne sont guère lésés par l’opération.