Les moins-values de la Belgique

par Michel Legrand 

(diagnostic, n°278, mai 2010)


Lors d’une des déclarations dont il a le secret , celui qui n’était pas encore Premier ministre avait affirmé qu’il ne voyait pas où était la plus-value de la Belgique. Elle avait suscité une levée de boucliers chez les Francophones qui avaient considéré ces propos scandaleux. Quand LETERME est devenu Premier ministre, il a mis un peu d’eau dans son vin en se donnant un profil belge aussi vite oublié lors de la dernière crise et lors des ses déclarations à la R.T.B.F le vendredi 7 mai, où c’est le Flamand pointu qui réapparait.
Une fois pour toutes, les Francophones doivent cesser de hisser au pinacle des hommes politiques flamingants qui se découvrent une fibre belge dès qu’ils accèdent à la direction du pays.

Mais notre propos n’est pas là, car si LETERME a déclaré naguère que la Belgique ne représente aucune plus-value pour la Flandre, on peut au contraire affirmer que, dans le contexte actuel, elle représente une considérable moins-value pour le peuple francophone qui est de plus en plus phagocyté et minorisé.

Deux moins-values nous paraissent évidentes.

La première concerne évidemment BRUXELLES et sa périphérie. Les mauvaises lois de ’89 ont imposé une gestion quasi-paritaire à la Région bruxelloise en faveur des Flamands, alors qu’ils ne représentent qu’une dizaine de pourcents de la population ; à côté de cela, la représentation flamande au Parlement bruxellois  a été figée à 17 membres sur 89 alors qu’elle devrait  tout au plus en compter sept ou huit et encore ; enfin, les lois linguistiques imposent aux communes un bilinguisme généralisé  couteux et inutile et à la Région un bilinguisme des services excessif qui aboutit à donner aux Néerlandophones la moitié des emplois de direction. Par ailleurs, Bruxelles souffre d’un sous-financement structurel la contraignant constamment à mendier des rabiots qui lui sont concédés du bout des lèvres et …à titre de concession aux Francophones.

Bref, alors que Bruxelles est de plus en plus une ville francophone, elle est littéralement corsetée dans un lacis de lois et de règlementations qui lui coutent cher et qui l’empêchent de prendre son destin en mains et de relever les défis de la croissance démographique, de la sécurité et de l’intégration. Cette situation qui concerne près du quart du peuple francophone arrange bien le Nord du pays, qui continue de proclamer urbi et orbi qu’il souhaite une gestion commune de Bruxelles, à savoir par la Flandre et la Wallonie.

La moins-value concerne aussi la périphérie, puisque Bruxelles est enfermée dans un carcan et qu’on refuse aux communes qui font partie de son hinterland économique et culturel de la rejoindre malgré une population de 70 à 80% francophone. Quant aux seuls liens qui subsistent  encore avec la périphérie, à savoir l’arrondissement judiciaire et l’arrondissement électoral, leur survie est menacée  par les revendications flamandes.

La Belgique constitue donc une fameuse moins-value pour Bruxelles, mais une énorme plus-value pour les Flamands qui la codirigent, bénéficient de rentes de situation énormes et qui littéralement la pompent, puisque les impôts sur les revenus des 300.000 navetteurs flamands sont perçus en Flandre !

La deuxième moins-value concerne l’Etat fédéral, où les Francophones sont de moins en moins représentés et détiennent de moins en moins de pouvoir.

Certes, la parité est garantie au conseil des ministres, mais elle est déjà tronquée puisque le Premier ministre en est excepté : comme par hasard le Premier ministre est flamand depuis près de quarante ans ! Dans les derniers gouvernements VERHOFSTADT III, VAN ROMPUY et LETERME, la plupart des fonctions régaliennes, à la notable exception des  Finances, étaient attribuées au Nord du pays. Quant à la représentation de la Belgique à l’étranger, elle est pratiquement aux mains du Nord. Lors du dernier voyage au Japon, c’est LETERME et VANACKERE (qui réunit moins de 2% de l’électorat de Bruxelles) qui représentaient la Belgique. Il en va jusqu’au sommet de la Francophonie où le Premier ministre flamand s’invite systématiquement ; enfin, dans la plupart des services publics fédéraux et dans les organismes d’intérêt public, le pouvoir a souvent basculé et  est exercé par le Nord du pays.

La mainmise sur l’Etat fédéral représente donc une énorme plus-value pour les Flamands -malgré leurs dénégations effarouchées- dans la mesure ou ils monopolisent toutes les fonctions régaliennes et de représentation, jusqu’aux grandes ambassades (sauf celle de France) qui sont toutes en leurs mains. Quant aux compétences francophones, relevons qu’elles sont souvent sous tutelle comme celles de J. MILQUET, qui ne pouvait rien faire en matière d’emploi sans la bénédiction de la Flandre.

Contrairement donc à ce que l’on veut nous faire croire constamment, la Belgique ne représente aucune plus-value pour les Francophones, puisque celles-ci sont confisquées par le pouvoir flamand  et qu’il ne reste donc que  les moins-values.

Il faut donc cesser de camper sur des positions romantiques ou affectives ; certes, on peut comprendre l’attachement d’un grand nombre de citoyens à la Belgique, à son histoire, voire à la monarchie, mais cela ne doit pas les empêcher de garder les yeux ouverts et de constater que les Francophones sont de plus en plus les dindons de la farce qui s’appelle l’Etat belge.

D’autant plus dindons que la gouvernance flamande n’est guère efficace, contrairement également à ce que l’on veut faire croire constamment à l’opinion francophone : après trois ans, LETERME est de nouveau au point de départ et n’a pas été capable  d’insuffler les nouvelles  réformes indispensables à la gestion du pays. Quant à ses lieutenants, ils obtiennent tous un zéro pointé, comme DE CLERCK à la Justice qui a fait du surplace -sauf en ce qui concerne le dossier stratégique des huissiers  d’audience !-, VERVOTTE dont le bilan à la Fonction publique est nul, et même négatif dans les entreprises publiques, sans parler de DE CREM qui a recentré l’armée sur les installations du nord du pays !

Cela veut dire que les Francophones ne doivent pas se laisser intimider par les pressions flamandes, mais avoir le courage et la force de mettre sur la table leurs revendications légitimes comme l’élargissement indispensable de Bruxelles après consultation des populations concernées, son financement en ce compris la modification des règles fiscales, la réforme des lois linguistiques en Région bruxelloise, la fonction de premier ministre qui, au minimum, ne doit plus être exclue du calcul de la parité, etc.

Il faut donc que le peuple francophone reprenne confiance en lui et surtout qu’il ne se laisse pas enfermer dans une nouvelle réforme de l’Etat  basée sur les revendications flamandes, dans laquelle il perdra de nouveaux atouts  pour un plat de lentilles, soit un peu  d’argent et quelques concessions tarabiscotées comme le droit d’inscription (voir p. 16), alors que la Flandre, malgré ses déclarations matamoresques, profite à fond de l’Etat belge et n’est pas prête à en abandonner les énormes rentes de situation. Quant aux  Munichois, prêts à tous les compromis, sinon à toutes les compromissions, comme le nuisible Philippe MOUREAUX ou L. ONKELINX, qui militent  pour le refinancement  à n’importe quel prix  et essentiellement pour  continuer à arroser leur nombreuse clientèle électorale, il faut dénoncer fermement leur imposture et leur incompétence pour défendre le peuple francophone.

Faute de négocier correctement et en tenant compte des demandes francophones, la Flandre restera bloquée sauf à proclamer unilatéralement sa sécession, ce qui en ferait un Kosovo bis comme l’observe pertinemment Mark EYSKENS et lui ôterait toute influence sur Bruxelles.

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