par Michel Legrand
(diagnostic,
n°279, juin 2010)
Les dernières
élections ont vu la victoire du P.S. en Wallonie et celle de la
N.V.A. en Flandre. Après quelques jours de consultation, le
président de la N.V.A. a été désigné
comme informateur par le chef de l’Etat . Certains, du
côté francophone, poussent déjà un ouf de
soulagement en croyant -ou en faisant semblant de croire- que la N.V.A.
a opéré en huit jours ( !) une mue salutaire et va
s’efforcer dès lors de maintenir l’Etat belge dans ses
élément essentiels. Cela parait extrêmement
naïf, voire suicidaire. En effet, l’option du patron de la N.V.A.
est bien l’indépendance de la Flandre étape par
étape et le maintien de l’Etat belge à court terme ne
constitue pour lui qu’une façon de négocier une
transition, avec l’aval des Francophones et des alimentaires qui
gravitent autour du P.S.
Ne nous y trompons pas : la victoire
du P.S. -toute relative à Bruxelles- repose pour l’essentiel
à la fois sur un réflexe de peur et sur le
clientélisme local érigé à tous les niveaux
comme mode de gestion. Cette victoire n’implique en rien une quelconque
réflexion sur l’avenir de l’Etat belge et du peuple francophone.
Cela
étant, que peuvent gagner les Francophones lors d’une
négociation? Si celle-ci porte sur des enjeux limités,
elle n’aboutira qu’à retarder de quelques années
l’échéance attendue ; si par contre elle porte sur
des enjeux importants, elle risque de priver les Francophones des
atouts dont ils disposent encore. De toute manière, que l’on se
situe dans la première hypothèse ou dans la seconde, les
« contreparties » effectives se résumeront
à de l’argent pour Bruxelles ou à quelques
aménagements linguistiques à Bruxelles. Or, alors que la
Région bruxelloise se débat dans un sous-financement
chronique et doit faire face à des défis
démographique et d’éducation importants, qu’elle
contribue à près de 20% du PIB, qu’elle finance la
Flandre à hauteur de plusieurs milliards d’euros, son
refinancement est considéré comme une concession faite
aux Francophones qui doivent donc la payer ! Le refinancement de
Bruxelles ne doit donc pas être monnayé, d’autant que,
dans l’optique même de la Flandre en marche vers le
séparatisme ou le confédéralisme, ce financement
ne posera plus de problème une fois que chaque Région
disposera de l’autonomie fiscale et notamment du droit de
percevoir les impôts sur le revenu sur le lieu de travail ;
à ce moment, Bruxelles pourra organiser sa solidarité
avec la Wallonie à l’intérieur d’une nouvelle
fédération.
Quant aux
« concessions » linguistiques qui auraient pour
effet de réduire le bilinguisme de rente dont profite la Flandre
à Bruxelles, elles compteront pour du beurre dès que
Bruxelles pourra prendre son destin en mains et fixer ses propres
règles linguistiques en respectant sa minorité flamande.
Ce qui est extraordinaire dans cette affaire, c’est que
la Flandre s’inscrit dans une visée séparatiste ou
« confédéraliste » qui implique que
TOUTES les concessions qu’elle pourrait faire, elle les fait dans des
domaines qui relèveront de toute manière des attributions
des nouvelles entités, alors que les concessions , en
particulier la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde, qu’elle veut imposer
aux Francophones sont irréversibles.
Bref,
le peuple francophone n’a rien à gagner d’une négociation
de dupes qui lui ferait céder des choses importantes contre des
concessions fictives dont il aurait de toute manière la
maitrise !
La position des socialistes, à la notable
exception de Charles PIQUE, qui consiste à réclamer un
refinancement de Bruxelles à n’importe quel prix, est donc
dangereuse et n’est guidée que par la volonté d’alimenter
le clientélisme leur permettant de recueillir les voix de
milliers d’électeurs asservis. En tête de ce refinancement
du clientélisme, Philippe MOUREAUX, qui doit assurer les rentes
de son électorat de Molenbeek, sous peine de perdre son
mandat. Retenons de plus que c’est le même MOUREAUX qui a
« négocié » les lois de financement
pour Bruxelles et pour la Communauté française et
qui a été roulé dans la farine à tel point
que des aménagements ont dû être
négociés au prix fort !
Quant au
prix à payer par les Francophones, il aurait pour seul et unique
nom la fixation des frontières de la Flandre et
l’épuration linguistique dans l’arrondissement de
Bruxelles-Hal-Vilvorde. Ce prix est énorme, car il phagocyterait
définitivement Bruxelles, la priverait de son hinterland
culturel et économique et hypothèquerait l’avenir non
seulement du peuple francophone mais également de la Wallonie
qui se verrait privée de sa ville principale, avec
son poids économique et de son rôle de vitrine
internationale.
Il faut donc dire NON à toute remise en cause
des arrondissements, électorat judiciaire de B.H.V., et
naturellement des facilités administratives dans les six
communes périphériques.
Certes, du
côté des médias, on assiste à une
véritable opération de culpabilisation et on
déplore le refus des Francophones de négocier les seules
demandes flamandes, puisque les demandes francophones sont
invariablement balayées d’un revers de la main et
considérées comme
« onbespreekbaar » ! Mais soyons de
bon compte : on ne peut quand même pas reprocher à un
peuple de ne pas consentir à l’abandon de ses minorités
et de refuser de négocier des frontières internationales
à l’intérieur d’un Etat sans consultation des populations
concernées ; de plus, l’acharnement flamand à
vouloir la scission de B.H.V. est fondé sur une certaine
idée de pureté linguistique et sur une
interprétation abusive d’un arrêt de la Cour d’arbitrage,
qui, rappelons-le, rejette le recours contre la loi maintenant
l’arrondissement électoral de B.H.V., tout en émettant
une réserve dans un simple considérant. Dès lors,
à côté de la scission, il existe d’autres solutions
permettant de sortir du problème et de tenir compte de la
situation complexe de cet arrondissement.
Mais jetons
également un regard du côté du programme
économique de la N.V.A. Deux points-clés doivent
être relevés : la régionalisation du droit du
travail, ou en tout cas des conventions collectives, et de
l’impôt des sociétés. En clair, cela veut
dire que les salaires pourront être différents entre le
sud et le nord et que la fiscalité sur les entreprises pourra
également être différente. Certes, la N.V.A. ne
pourra faire passer cette réforme sur le champ ; il
n’empêche qu’elle porte en elle la concurrence entre deux
Régions à l’intérieur du même Etat ! Et
c’est bien la raison pour laquelle Bart DE WEVER souhaite la
suppression de la Région bruxelloise qui sera
intégrée dans la zone d’influence de la Flandre. En
effet, il ne peut concevoir que la Région bruxelloise pourrait
adopter un droit du travail et une fiscalité des entreprises
différents et concurrencer la Flandre ! Tout se tient donc
et il faut être atteint d’une myopie grave pour ne pas percevoir
les enjeux empoisonnés d’une négociation de dupes dont
les Francophones ne pourront sortir que perdants au prix de concessions
disproportionnées et pour le maintien -au mieux- de quelques
années de paix communautaire.
Enfin, ce serait
également donner un drôle de signal si les Francophones
cédaient à la N.V.A. et accréditaient
l’idée non seulement qu’ils ont peur mais qu’un parti
radical qui promeut le séparatisme est capable d’obtenir
ce que les traditionnels n’obtiennent pas. Cela ne pourrait encore que
renforcer les nationalistes flamands qui se verraient ainsi
confortés dans leur image et dans leur objectifs.
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