Partout, des voix
s’élèvent contre le comportement de la technostructure
européenne vis-à-vis des gouvernements et parlements des
États membres. On lui reproche son manque de démocratie,
son discours économique néolibéral, ses tabous
idéologiques, sans parler de sa déconnexion totale de la
condition des peuples.
Le gouvernement belge vient d’en faire la désagréable
expérience. En effet, par une lettre du 5 janvier 2012, le
vice-président de la Commission, le Finlandais Olli REHN, le
morigène vertement. Relevons tout d’abord que le
vice–président se permet d’écrire au ministre des
Finances en anglais ; cet élément, qui n’a
été relevé ni par la presse, ni par aucun
ministre, bien qu’il s’agisse d’une violation grossière du droit
communautaire (
1), est
assez incroyable et confirme, si besoin est, l’impérialisme
linguistico-culturel d’une certaine classe politico-financière
et en particulier des pays nordiques qui imposent l’anglais comme
unique langue de communication. En effet, cela ne sert à rien
que la Belgique dispose de trois langues reconnues légalement
par l’Europe — et qu’une énorme bureaucratie de traduction et
d’interprétariat y soit entretenue — et que de plus deux de ses
trois langues soient des langues de travail de l’Union, si c’est pour
lui adresser une lettre importante dans la seule langue de Shakespeare
qui n’est en aucune façon une langue du pays. Ce manque de
courtoisie linguistique doit être relevé et dénote
la volonté d’acculturation de la Commission qui marginalise de
plus en plus les autres langues au profit de l’anglais. Ce n’est
évidemment pas comme cela que l’Europe parviendra à se
réconcilier avec les citoyens.
Relevons également que, sur la forme, la lettre du
vice-président n’est pas exempte de tout reproche. Ainsi, sa
lettre commence par « Dear Steven » à
l’adresse du ministre des Finances ; sans paraitre
bégueule, il s’agit ici d’une lettre officielle adressée
par une autorité à une autre autorité et la
camaraderie n’est pas de mise ; la même remarque vaut pour
la formule de politesse « Yours sincerely » qui
est pour le moins cavalière ; enfin, le ton
général de la lettre est comminatoire et peu acceptable
envers le gouvernement d’un État souverain. Mieux, Olli REHN
exige une réponse pour la fin de la semaine et au plus tard pour
le matin du lundi 9, alors que la lettre datée du 5 janvier
est arrivée le vendredi 6 ! Tout cela n’est pas
sérieux et dénote un manque flagrant de respect.
Mais venons-en au fond de la lettre !
La Commission européenne nous fait la leçon parce que
l’objectif de la réduction du déficit pour 2012 ne serait
pas atteint ; en effet, au lieu des 2,8 % promis, les mesures
préconisées n’atteindraient que 3,25 % ! Soit,
mais remarquons que cette épure a été
tracée sur la base d’un taux de croissance du PIB de 0,8 %
à un moment où la Commission elle-même
prévoyait un taux de croissance de 0,9 % ! La
Commission convient d’ailleurs que la différence n’est en fait
que de 0,3 %, compte tenu d’une croissance plus lente due à
l’impact négatif des mesures de restriction, sans en faire
toutefois la moindre démonstration.
Bref, cette différence ne justifie nullement cette initiative
comminatoire. La situation d’autres pays est de loin beaucoup plus
préoccupante que celle de la Belgique ! On imagine mal Olli
REHN envoyer une lettre similaire à la France qui affiche
pourtant un déficit nettement supérieur.
L’Élysée aurait tôt fait de remettre les pendules
à l’heure et de renvoyer le commissaire finlandais de Bruxelles
au problème du respect de la minorité laponne.
Certains nous disent également que la démarche de la
Commission est tout à fait démocratique, puisque la
Belgique a adhéré aux traités européens qui
prévoient la possibilité de ces mécanismes de
contrôle. Passons sur le fait qu’en Belgique, il n’y a eu aucun
référendum sur la matière et que le traité
est passé au Parlement sans vrai débat sur les enjeux.
Passons sur le fait que l’Exécutif européen ne rend pas
de véritables comptes au parlement européen, passons sur
le fait que le Parlement lui-même ne dispose pas des
prérogatives d’un parlement national censé
contrôler les actes de l’Exécutif et surtout censé
pouvoir prendre des initiatives législatives. Autrement dit, les
traités européens signés et ratifiés par la
Belgique ne garantissent nullement pas le contrôle des peuples et
imposent dans les faits une technostruture peu démocratique.
Tout le discours européen sur les services publics est de nature
néolibérale et impose à la fois les privatisations
et la règle du marché ; si les États
européens se sont engagés dans une course à la
privatisation forcée des services bancaires, c’est
principalement sous la pression et l’influence des institutions
européennes et de l’idéologie qui y prévaut. Comme
chacun sait, cette privatisation des banques et leur course à la
fois à la taille et aux produits les plus
rémunérateurs, a été une des causes
majeures de la crise de 2008. L’Europe néolibérale avec
ses excès et son manque de nuance est donc une des causes et non
un remède à la crise financière dont les peuples
européens ont été les victimes. C’est
également à cause du néolibéralisme et du
discours sur la mondialisation que l’industrie européenne a
foncé dans la délocalisation tous azimuts, alors que le
déplacement d’activités industrielles produisait des
déserts et plongeait les peuples dans la stupeur. Ce sont
également les institutions européennes, sous la pression
de l’Organisation mondiale (OMC), qui imposent l’ouverture sans nuance
des frontières et sans tenir compte des différences
sociales et fiscales des compétiteurs.
Bref, les peuples ne peuvent continuer à se faire imposer une
idéologie qu’ils n’ont pas approuvée, qu’ils n’ont pas
débattue et qui remet en question leurs aspirations les plus
profondes et les plus légitimes. Il est bien évident que
l’ouverture des frontières aux biens du monde entier est un
point positif, mais que cette ouverture ne doit pas avoir pour
contrepartie la fermeture de nos industries et qu’une voie
médiane doit être trouvée entre le commerce et la
protection de la société européenne. En effet,
cette Europe, qui compte 500 millions de citoyens et de consommateurs,
est capable de se défendre autrement que par une fuite en avant
devant les exigences du « Marché »
érigé à la fois en dieu et en régulateur
suprême.
La lettre de REHN n’est pas restée sans suite, puisque le
ministre MAGNETTE (PS) en a profité pour remettre en cause les
exigences de la Commission, son idéologie et son
caractère peu démocratique, tandis que la NV-A suivie par
le MR et l’Open VLD en profitaient pour tacler le ministre socialiste
en qualifiant sa sortie de populiste et que WATHELET, en parfait
manche-à-balle, invitait la Commission à se
préoccuper de la situation française. C’est
marrant : dès qu’on remet en cause les sacrosaints accords
européens, on est taxé de populisme, alors qu’il s’agit
simplement de rendre aux peuples européens le pouvoir et les
prérogatives qui leur ont été confisqués et
cela sans remettre en cause l’idéal européen mais en le
recentrant sur les intérêts des peuples. À
défaut, ce que la droite appelle le populisme reviendra en force.
D’ailleurs, les remèdes préconisés par la
Commission et le traité, tous centrés sur la
réduction des déficits excessifs, posent un énorme
problème et ne résoudront pas la crise. Au contraire,
comme certains l’ont dit, cette course aux restrictions provoquera de
nouvelles réductions et peut-être une véritable
récession ; qu’on nous comprenne : il est clair que la
création de déficits excessifs visant à
équilibrer les dépenses courantes est négative en
soi, dans la mesure où elle impose le recours à l’emprunt
et l’affectation des recettes fiscales au paiement des
intérêts et aboutit donc à une redistribution
à l’envers. Par contre, une réduction rapide des
déficits existants, en particulier avec des mesures portant sur
le revenu des ménages même les plus modestes, risque de
renforcer encore la crise et de précipiter de plus en plus de
personnes dans la pauvreté sans aucun effet sur
l’équilibre des finances publiques qui continueront à se
dégrader et à réclamer de nouvelles mesures de
restriction.
N’oublions pas aussi qu’il suffirait (!) que les États se
financent auprès de la Banque centrale européenne pour
réduire d’un coup sec le poids des intérêts ;
or, ce sont les banques qui se financent auprès de la BCE au
taux très avantageux de 1 % et qui prêtent aux
États au taux de 4, voire de 5 ou 6 %. Il s’agit donc de
faire payer aux États, donc aux contribuables européens,
le poids d’une dette dont une part substantielle a pour origine
l’imprudence des banques systémiques et les
bénéfices plantureux que ces banques engrangent sans
risque en prêtant aux États endettés et au prix du
marché l’argent obtenu auprès de la BCE à des
conditions bradées.
On le voit clairement, toutes les mesures négociées et
imaginées par l’Europe, visent toujours le même but :
à savoir le déplacement des charges et des obligations
vers les peuples à travers une augmentation des impôts sur
les revenus et un abaissement des droits sociaux. Comment
s’étonner dès lors que cette Europe-là perd de
plus en plus sa légitimité ?
(
1) Règlement
n° 1 (!) du 15 avril 1958 portant fixation du régime
linguistique de la Communauté économique
européenne, art. 3 :
« Les textes adressés par les institutions à
un État membre ou à une personne relevant de la
juridiction d’un État membre sont rédigés dans la
langue de cet État ».
L’art. 8 précise que si l’État membre a plusieurs langues
officielles, le choix éventuel est déterminé
suivant le droit interne de cet État.